
Le 27 février dernier, Laurent Carraro a été nommé officiellement Directeur Général d'Arts et Métiers ParisTech, l'une des plus prestigieuses écoles d'ingénieurs en France.
Universitaire, ce mathématicien, Professeur des Ecoles des Mines de classe exceptionnelle, qui dirigeait précédemment une autre grande école, TELECOM Saint-Etienne, depuis 2008, estime que cet établissement, qui forme depuis plus de deux siècles des ingénieurs réputés, les "Gadzarts", a un rôle important à jouer vis-à-vis du développement industriel de la France.
"L'école doit suivre le mouvement mais aussi l'anticiper, ce qui nécessite que nous revisitions nos formations et nos schémas de recrutement", déclare-t-il.
Quant à la recherche qui joue et a toujours joué un rôle si important au sein de l'école, elle doit non seulement conserver son identité dans une communauté qui se reconfigure, en particulier via l'Institut Carnot, mais répondre davantage à des problématiques transverses et sociétales. Après ces trois premiers mois passés aux commandes de cette école, Laurent Carraro évoque quelques-unes de ces pistes de réflexions.
BE France - Médaille Fields 2010, le mathématicien français Cédric Villani a déclaré que "le mathématicien reconnaît en l'ingénieur un frère d'armes, aussi bien pour sa science et son désir de comprendre le monde que pour ses habitudes de travail". Vous sentez-vous "frère d'armes" des ingénieurs vous qui êtes également mathématicien de formation ?
Laurent Carraro - Totalement, d'autant plus que dans mes fonctions précédentes, en tant qu'universitaire, j'ai été amené à travailler énormément avec des ingénieurs. Et pourtant, quand j'ai débuté ma carrière de mathématicien, il ne fallait pas me parler d'applications.
Mais j'ai fini par prendre conscience que tout comme pour la philosophie, il n'existe qu'un nombre infime de mathématiciens dont les travaux font avancer la discipline.
J'ai donc décidé de mettre mes compétences en mathématiques au service des ingénieurs, sans pour autant cesser de revendiquer avec fierté mon statut de mathématicien. Au départ, cela a été un changement radical de passer de constructions mathématiques abstraites à des problèmes technologiques bien réels auxquels sont confrontées les entreprises.
Croyez-moi, cela vous rend humble! C'est alors que j'ai découvert à quel point ma formation de mathématicien pouvait être utile face à un industriel qui vous expose son problème. Certes nos approches étaient différentes mais c'était l'occasion pour moi de construire un modèle et de faire avancer son problème simplement en reformulant sa question initiale. Et c'est ainsi que durant une vingtaine d'années, l'ingénieur a été pour moi un véritable frère d'armes. Cette activité était réalisée pour le plus grand profit de mes élèves, élément essentiel à mes yeux, car je suis fondamentalement un formateur.
BE France - Vous dirigiez TELECOM Saint-Etienne depuis 2008 quand vous avez été nommé Directeur Général d'Arts et Métiers ParisTech le 27 février dernier. C'est la Grande Ecole par excellence, qui forme des ingénieurs réputés depuis 1780, dont certains se sont illustrés brillamment au cours des XIX et XXième siècles en contribuant aux grandes innovations technologiques et industrielles en France. Comment la percevez-vous après ces trois premiers mois et que reste-t-il à y faire ?
Laurent Carraro - Cette école est à la fois riche de par son passé et ses traditions auxquels sont très attachés ses professeurs, ses élèves et ses anciens élèves, et complexe du fait de ces différentes communautés qui perpétuent le fameux esprit "Gadzarts" mais n'en ont pas moins des visions différentes sur ce qu'est ou devrait être cette école.
Dans un monde qui évolue très vite, il y a évidemment beaucoup à faire d'autant plus que cette école a un rôle important à jouer vis-à-vis du développement industriel de la France, j'en suis convaincu. Arts et Métiers ParisTech s'est construite autour d'une formation d'ingénieur centrée sur la technologie. Mais depuis, le numérique et les services ont envahi le monde et je pense qu'il est capital pour l'école de revisiter cette formation afin d'être à même d'anticiper les évolutions futures.
Une démarche qui me semble d'autant plus nécessaire que la filière technologique est en complète déshérence au sein des lycées. Dans ces conditions, l'école ne peut plus se contenter de recruter à bac +2 puis de dispenser les trois années suivantes.
BE France - Est-ce à dire que vous allez recruter des élèves dès le baccalauréat ?
Laurent Carraro - Nous y réfléchissons, notre objectif étant d'y parvenir à l'horizon 2014-2015. Mais nous souhaitons aller plus loin et nous interroger sur les lycéens qui sont en terminale, en première, en seconde, mais aussi, peut être, les élèves en fin de collège.
Nous allons en quelque sorte "remonter le temps", notre objectif étant de faire comprendre à ces jeunes en quoi des formations d'ingénieur telles que nous les proposons dans un cursus revisité sont prometteuses. Il s'agit de redonner à la filière technologique la place qu'elle mérite et permettre à des élèves et des étudiants issus de milieux sociaux variés d'y accéder.
Aujourd'hui, nous sommes plutôt bien placés puisque nous recrutons aussi bien des DUT et des BTS que des étudiants issus de l'université. En outre, nous comptons 27 à 28% de boursiers en première année. La diversité est donc inscrite dans les gènes de l'école. Cela dit, je pense que nous pouvons encore progresser. Et pour mener à bien ce travail, nous allons pouvoir nous appuyer en particulier sur nos élèves et les anciens élèves de l'école et nous inspirer du schéma de formation CDIO Initiative développé par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) dès la fin des années 1990.
"Arrêtons de former des ingénieurs bien calibrés, certes, mais dont nous avons tué une part de leur créativité"
BE France - Arts et Métiers ParisTech compte 17 laboratoires. La recherche occupe donc une place importante au sein de l'école. Quel doit être son rôle ?
Laurent Carraro - Pour qu'il y ait une cohérence avec l'activité de formation de l'école, la recherche doit être menée en partenariat avec le secteur économique. C'est d'autant plus une évidence que nos élèves sont amenés à devenir les acteurs de ce secteur. Mais là encore, le paysage de la recherche a beaucoup évolué.
Aussi devons-nous mieux structurer nos activités dans ce domaine et surtout la relation de nos laboratoires avec leur environnement local. Il est indispensable pour l'école à la fois de participer aux dynamiques locales et de disposer des capacités nécessaires à une politique scientifique au niveau de l'établissement.
Ce qui implique pour nos équipes d'avoir une bonne identité au sein de leur environnement, ce qui est déjà vrai pour certaines. Mais cette identité en termes de recherche que nous lègue notre histoire, nous devons la préserver. Et je pense que l'Institut Carnot, dans lequel nous avons déjà fait entrer l'ensemble de nos laboratoires, est un bel outil, efficace, pour y parvenir et garder cette indispensable cohérence. Quant à nos thématiques, centrées pour l'essentiel autour du génie mécanique et du génie industriel, des évolutions doivent être envisagées afin de répondre davantage à des problématiques transverses et sociétales.
BE France - Plus généralement, comment percevez-vous l'état d'esprit des Grandes Ecoles françaises alors que l'industrie française a connu quelques échecs retentissants à l'international durant ces dernières années, qui plus est dans des secteurs où la France était traditionnellement leader, en particulier grâce à la qualité et aux compétences de ses ingénieurs, sortis pour l'essentiel de ces Grandes Ecoles ?
Laurent Carraro - La concurrence étrangère est de plus en plus en rude en matière d'enseignement supérieur.
Il est donc normal, voire même rassurant, que les Grandes Ecoles s'en inquiètent. Pour moi, le constat est simple : nous savons toujours former des ingénieurs "à la française", c'est-à-dire des ingénieurs de qualité qui ont des capacités d'ingénierie de projet et savent s'intégrer parfaitement dans des équipes.
Leur seul problème est que beaucoup d'entre eux n'ont pas l'envie d'innover, or c'est ce dont nous avons le plus grand besoin aujourd'hui. D'où les discussions que nous menons avec les industriels qui, me semble-t-il, doivent revoir en particulier leur approche vis-à-vis du doctorat. Cela a commencé. Ainsi récemment nous avons signé avec PSA un accord qui permet à des ingénieurs salariés du groupe d'être financé pour faire un doctorat. Il y a donc une prise de conscience de la part des industriels.
Parallèlement, il faut que nous fassions évoluer notre modèle de formation, qui trop souvent consiste à empiler des savoirs et des savoir-faire, afin que les élèves deviennent de véritables acteurs créatifs ayant l'envie d'innover. Arrêtons de former des ingénieurs bien calibrés, certes, mais dont nous avons tué une part de leur créativité.
Rédacteurs :ADIT - Jean-François Desessard - email : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
Origine : BE France numéro 270 (31/05/2012) - ADIT / ADIT - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/70161.htm
Crédit photo S Meyer
Mis à jour (Vendredi, 01 Juin 2012 18:27)


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